Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Archiprêtré de Phalsbourg  Communauté St Jean Baptiste des Portes d'Alsace

Euthanasie: pourquoi vouloir donner la mort?

18 Décembre 2013 , Rédigé par cathophalsbourg.over-blog.com Publié dans #Réflexions

Euthanasie: pourquoi vouloir donner la mort?

Journal La Croix du 17 décembre

Éditorial par Dominique Quinio

L’interdit ébranlé

Le parcours de réflexion n’est pas totalement clos, qui prépare la rédaction d’un nouveau projet de loi sur la fin de vie. Mais d’avis en avis, la volonté du gouvernement d’aller plus loin que la loi Leonetti semble confortée. Ainsi le panel de 18 citoyens, d’origines et d’âges divers, censés éclairer le législateur, a-t-il ouvert une brèche : l’interdit de donner la mort qui présidait jusqu’ici à la loi, en parallèle de l’abandon de tout acharnement thérapeutique, n’apparaît plus comme un absolu. Après avoir souhaité le renforcement des dispositions sur les soins palliatifs, la « conférence des citoyens » propose d’autoriser le « suicide assisté », une tierce personne intervenant pour administrer la mort au patient volontaire. L’avis va jusqu’à prévoir des « exceptions d’euthanasie » quand il n’y a pas d’autre solution (qu’est-ce à dire ?) pour des personnes qui n’auraient pas donné leur consentement ! Au moment où étaient rendues publiques ces conclusions, témoignait largement dans les médias une élue écologiste dont la mère avait choisi de se suicider. Quelques semaines avant, un couple âgé avait mis en scène sa mort programmée dans un hôtel parisien. Tandis que, partout en France, dans l’anonymat médiatique, mouraient à leur heure des hommes et des femmes, seuls ou entourés, avec courage et dignité. Sans écho.

Le cap franchi par le « jury citoyen », même assorti de moult « nuances », est inquiétant. La philosophie soutenant ces propositions considère comme première la volonté de la personne de décider pour elle-même, comme si n’étaient pas concernés, aussi, des parents, des soignants, une communauté. Une fois la fissure creusée, on le sait, la digue se fragilise : il n’est qu’à voir l’élargissement de la loi légalisant l’euthanasie en Belgique. Enfin, comment imaginer que cette loi nouvelle (ou toute loi d’ailleurs) permettrait de gommer les dilemmes éthiques, de supprimer les interrogations et les souffrances autour de la mort, la nôtre et celle des êtres qui nous sont chers ? L’honneur d’une société n’est-il pas de sauvegarder la dignité de la vie jusqu’au bout plutôt que de hâter la mort ?

Un « panel citoyen » propose de légaliser le suicide assisté

Dans un avis succinct et ambigu, 18 citoyens tirés au sort ont jugé que

« la possibilité de se suicider par assistance médicale » constituait un « droit légitime du patient en fin de vie » .Ils préconisent également une « exception d’euthanasie » pour des malades placés dans des situations de fin de vie inextricables et n’ayant pas exprimé leur volonté.

C’est un avis de rupture qui fait déjà grand bruit, même s’il n’est que consultatif. Hier, la « conférence citoyenne sur la fin de vie » lancée cet automne par le Comité consultatif national d’éthique en vue d’un projet de loi prévu mi-2014 a préconisé de légaliser l’aide active à mourir, que la loi Leonetti de 2005 avait écartée. Pour être précis, ce panel de 18 citoyens tirés au sort (lire les « Repères ») préconise d’autoriser le suicide assisté – considéré comme « un droit légitime » du patient – ainsi qu’une forme « d’exception d’euthanasie » pour des malades dans des situations inextricables qui n’auraient pas pu exprimer leur volonté.

Dans le premier cas, celui de l’assistance au suicide, les conditions seraient les suivantes : les personnes devraient être « en fin de vie » ou « atteintes d’une maladie incurable ou irréversible » ; elles devraient avoir manifesté leur volonté de cet acte ultime et être lucides. « La conscience est formellement constatée par un collège d’au moins deux médecins », indiquent les citoyens. Ces derniers soulignent qu’un tel acte ne pourrait pas « relever de la sphère marchande » ni de « structures privées », sans doute pour éviter les dérives constatées en Suisse avec l’association Dignitas, qui offre cette prestation moyennant finances. En France, précisent donc les auteurs de l’avis, le suicide assisté devrait « s’inscrire dans un environnement médical institutionnalisé » .

Dans le second cas, celui de « l’exception d’euthanasie », il n’y aurait pas de recueil du consentement. Mais la situation « inextricable » du malade – pour reprendre l’expression utilisée par un jeune homme du panel – justifierait néanmoins une aide active à mourir, décidée par une « commission locale ad hoc » . Celle-ci serait composée de l’équipe médicale concernée, d’un médecin extérieur à l’hôpital et d’un représentant du comité d’éthique de l’hôpital – si tant est qu’il y en ait un.

Outre ces deux propositions, les citoyens dressent quelques autres pistes : faire des soins palliatifs une « cause nationale » ; renforcer la formation initiale et continue dans ce domaine ; et faire de la sédation en phase terminale un « droit » afin d’éviter des inégalités de traitement.

« La possibilité d’être sédaté à hauteur de ses besoins constitue à nos yeux un droit pour tout patient en fin de vie ou atteint d’une pathologie incurable, même si cela peut avoir pour effet d’abréger sa vie », dit l’avis.

Reste que l’assistance au suicide et l’exception d’euthanasie focalisent l’attention. À travers elles, le panel citoyen choisit en effet de rompre avec la « troisième voie » française, qui jusqu’ici reposait sur deux piliers : l’interdit de tuer et le refus de l’acharnement thérapeutique. Il assume même d’aller très loin, au nom du « respect de la volonté individuelle ». Toute la difficulté vient du fait que la lecture attentive de l’avis dévoile de nombreuses ambiguïtés que ces citoyens n’ont pas su lever, hier, devant les journalistes.

La première concerne le périmètre du suicide assisté : le geste doit-il être effectué par la personne elle-même ou par un tiers ? Pour une majorité du panel, une fois la volonté du patient exprimée, la potion létale peut être auto-administrée ou l’être par un tiers. Pour les autres, c’est à la personne, et à elle seule, de prendre le produit. La différence est pourtant de taille, concernant l’implication du médecin mais aussi d’éventuelles dérives. Comment, en outre, interpréter la proposition de légaliser une assistance au suicide si mal définie en amont ? « Il y a dans ce document une très grande ambiguïté sémantique », déplore ainsi Bernard Devalois, chef des soins palliatifs de l’hôpital de Pontoise.

Autre ambiguïté, celles des conditions posées. Dans leur avis, les citoyens considèrent que les personnes n’ont pas nécessairement besoin d’être en fin de vie pour prétendre au suicide assisté : seul le caractère « incurable » ou même « irréversible » de l’affection suffit. « C’est le cas du diabète ! », par exemple, rappelle le docteur Devalois, montrant ainsi à quel point le cadre posé est large.

Enfin, la notion même d’exception d’euthanasie sème la confusion. Elle pourrait laisser penser que l’avis citoyen est prudent sur cette pratique, légalisée depuis plusieurs années dans les trois pays du Benelux (Belgique, Pays-Bas, Luxembourg). En réalité, ce qui est proposé là va beaucoup plus loin. « Aucun pays au monde n’a jusqu’ici légalisé l’injection létale pour un patient n’ayant pas exprimé son consentement », rappelle Bernard Devalois. Au contraire, là où l’euthanasie est légale, le consentement libre et éclairé est la pierre angulaire du système. Pour Louis Puybasset, neuroréanimateur à la Pitié-Salpêtrière, « cette mesure porterait gravement atteinte aux libertés fondamentales », tout exceptionnelle qu’elle soit.

Au final, la méthode et le fond dérangent. « Ces citoyens ont soulevé des questions pertinentes, mais ils n’ont pas eu le temps d’aller au fond de la réflexion et de prendre toute la mesure de ce sujet extrêmement complexe », observe Bernard Devalois.

« La médecine en général et les soins palliatifs en particulier fonctionnent aujourd’hui grâce aux deux repères fondamentaux que sont l’interdit de tuer et le refus de s’obstiner , souligne de son côté le président de la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (Sfap), Vincent Morel. Si on y touche, on brouille la mission des médecins et, paradoxalement, l’on rend plus compliqué l’accompagnement des patients en fin de vie. » Concernant le suicide assisté, ce spécialiste considère « qu’il ne peut en aucun cas être un geste médical. Sinon, que va-t-on dire aux médecins qui, chaque année, font tout pour sauver les 200 000 personnes en très grande souffrance qui tentent de se suicider ? »

PAROLES Jean leonetti, député UMP des Alpes-Maritimes, auteur de la loi de 2005 sur la fin de vie

« Un droit ouvert à la mort »

« Le principal fait marquant de cet avis citoyen, c’est bien sûr cette ouverture au suicide médicalement assisté. Avec cette proposition, on se retrouve indubitablement dans une situation où aucune limite claire n’est tracée. Ce jury souhaite-t-il que ce suicide assisté ne concerne que les personnes en phase terminale, comme c’est le cas dans l’Oregon, aux États-Unis ? Faut-il y voir un droit qui serait ouvert à toutes les personnes qui jugent que les souffrances physiques ou psychiques nécessitent une aide au suicide ? Si le législateur devait suivre cet avis, on assisterait à l’ouverture d’un droit à la mort, en rupture totale avec la solidarité que notre société a le devoir d’avoir vis-à-vis des plus faibles. »

ENTRETIEN P. Brice de Malherbe codirecteur du département « éthique biomédicale » du Collège des Bernardins à Paris (1)

« Parler d’exception d’euthanasie est une illusion»

Prêtre du diocèse de Paris et spécialiste des questions de bioéthique, le P. de Malherbe souligne le manque de cohérence de l’avis sur la fin de vie.

Que retenez-vous de cet avis ?

P. Brice de Malherbe : Plusieurs choses me frappent. Premièrement, il comporte des aspects positifs, comme la nécessité, déjà soulignée dans le passé par le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) ou le rapport Sicard, de mener une réflexion sur la mort, la souffrance et la douleur, au-delà de certains faits divers médiatisés. Les auteurs évoquent aussi l’indispensable articulation entre les dimensions palliatives et curatives de la prise en charge des patients, mais aussi la formation des soignants et l’infor mation des générations concernant la mort. Enfin, il faut se féliciter que le texte relève que la fin de vie est une phase de la vie.

En revanche, je note un vrai problème de cohérence. Comment peut-on affirmer qu’il faut à la fois former des médecins aux soins palliatifs et exiger d’eux des gestes provoquant délibérément la mort du patient ? De même, est-il possible de dire que nul ne peut disposer de la vie d’autrui sans son consentement, et en même temps proposer une exception d’euthanasie lorsqu’il est impossible de recueillir le consentement direct du patient ? Ce sont là deux graves incohérences. Je ne suis pas sûr que cet avis nous aide à clarifier le débat.

Pourquoi ne pas accepter l’exception d’euthanasie ?

P. B. M. : Euthanasier sans consentement revient à commettre un meurtre. Or, comme le soulignait le rapport de Didier Sicard, l’euthanasie développe sa propre dynamique. Autrement dit, elle résiste à tout contrôle efficace et tend à s’élargir. Par conséquent, ouvrir l’euthanasie reviendrait à l’ouvrir de manière large. On le voit en Belgique, où le Sénat vient d’adopter la possibilité d’euthanasier des mineurs sous certaines conditions. Parler d’exception d’euthanasie est une illusion. Soit l’euthanasie n’est pas conforme au respect réel des patients, et on en reste là ; soit on veut l’autoriser, et l’on sort un jour ou l’autre du régime d’exception.

l’avis ne brouille-t-il pas les définitions de l’euthanasie et du suicide assisté ?

P. B. M. : De fait, le texte introduit un certain flou. Cette confusion nous avait amenés, dans le cadre d’une étude sur la fin de vie, à adopter une définition claire de l’euthanasie. Elle est d’ailleurs reprise par une partie des citoyens qui ont élaboré l’avis : il s’agit de l’acte délibéré d’un tiers entraînant la mort d’un malade. Mais les auteurs du rapport semblent hésiter entre plusieurs définitions.

cette confusion est-elle révélatrice de celle qui traverse la société sur ce sujet ?

P. B. M. : Nous sommes tous traversés par une ambivalence. Face à la mort, nous sommes à la fois en proie à la résignation et à la révolte. C’est pourquoi il est important d’observer la plus grande prudence quant à l’accompagnement de la fin de la vie, particulièrement chez les personnes confrontées directement à la mort. Si nous faisons confiance aux ressources des soignants qui s’appuient sur une anthropologie unifiée, c’est-à-dire prenant en compte toutes les dimensions de la personne humaine, et sur une éthique du lien social, nous continuerons à progresser dans la prise en charge de la fin de vie. Mais toute législation autorisant un acte permettant délibérément la mort, qu’il soit sur demande ou non, représenterait un couperet mettant fin aux efforts des soignants pour améliorer le soin des patients en fin de vie.

(1) Auteur, avec le philosophe Dominique Folscheid, de Fin de vie : penser les enjeux, soigner les personnes . Éditions Parole et silence, 82 p., 10 €.

REPÈRES

UN PANEL de 18 citoyens

La conférence de citoyens, créée au Danemark dans les années 1980 et importée en France en 1988, est un outil de démocratie participative. L’intérêt de cette procédure est de recueillir l’opinion citoyenne sur un sujet scientifique ou éthique habituellement confié à des experts. • Pour le débat sur la fin de vie, un panel de 18 personnes reflétant la diversité de la population (sexe, âge, niveau de diplôme…) et « illustrant la variété des points de vue » a été constitué par l’Ifop. Mais il ne s’agit pas d’un échantillon représentatif, comme pour la réalisation d’un sondage.

Pendant quatre week-ends, les 18 citoyens (qui n’ont pas été indemnisés) ont étudié la question. Ils ont notamment entendu 20 experts. Puis cette conférence de citoyens, qui n’est pas un grand jury, a rédigé à huis clos un avis remis au Comité consultatif national d’éthique. C’est cet avis qui doit éclairer le gouvernement dans la rédaction d’une future loi sur la fin de vie. Un projet de loi est prévu en principe avant l’été.

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :