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Archiprêtré de Phalsbourg  Communauté St Jean Baptiste des Portes d'Alsace

Le pape François vu d'ailleurs

18 Mars 2014 , Rédigé par cathophalsbourg.over-blog.com Publié dans #actualités

Le pape François vu d'ailleurs

La Croix du 13 mars 2014

À la fois solidement enraciné dans la pensée sociale et économique de l’Église, mais s’exprimant avec des accents nouveaux propres à son expérience des clivages entre riches et pauvres particulièrement vifs sur le continent latino-américain, le pape François dénonce la dictature d’un marché «implacable» qui crée une «culture du déchet».

Il suscite ainsi des échos inattendus chez les meilleurs observateurs de la finance mondiale.

Sommaire


Le pape provoque
Un nouvel intérêt pour la pensée sociale de l’Eglise
Le pape François face à l’anesthésie des esprits
«L’Église est enfin universelle»
Deux grands thèmes du pape François

Le pape provoque


KARLIES ABMEIER
Coordinatrice des questions de religion et valeurs à la Fondation Konrad-Adenauer, à Berlin (1)

«Cette économie tue.» Cette phrase de l’exhortation apostolique Evangelii gaudium du pape François a touché un point sensible, en Allemagne. Ses thèses ont provoqué beaucoup de réactions, notamment en raison d’un langage particulièrement vigoureux, même si le message du pape est avant tout centré sur la joie de l’Évangile autant que sur la mise en garde contre un «tout économique» qui serait un obstacle au message du Christ. Avec ses formulations tranchantes, le pape a-t-il raison ? On peut distinguer trois types de réponses en Allemagne.

Un premier groupe, issu de la gauche, mais pas seulement, donne raison sans limite au pape et souligne l’élargissement du fossé entre riches et pauvres, qui s’accroîtrait selon eux également en Allemagne. On ne peut nier que, dans les sociétés européennes, certains sont dans une situation difficile, notamment dans les banlieues. Il est tout aussi vrai que l’accroissement du risque sur les marchés financiers internationaux ne coïncide pas avec une plus grande responsabilisation des acteurs.

Un deuxième groupe contredit le pape du tout au tout. Il souligne que les États qui réussissent économiquement fonctionnent sur les principes de l’économie de marché plutôt que sur l’économie planifiée. Ce point de vue a été résumé par un titre du quotidien de centre gauche Süddeutsche Zeitung : «Le pape est à côté de la plaque». Ce groupe nie le caractère empirique de la description papale et estime que ses thèses économiques s’expliquent par son expérience en Argentine. Là-bas, les dérégulations et privatisations ont conduit à un effondrement des marchés financiers et à une faillite de l’État, entraînant un appauvrissement d’une grande partie de la population. Mais cette thèse ne s’applique pas à tous les États latino-américains. Ceux dans lesquels le marché a été régulé ont vu la pauvreté et les inégalités diminuer.

Un troisième groupe soutient le pape dans la critique d’un libéralisme cupide et sans mesure, qui a entraîné des déséquilibres sociaux. Il souligne qu’il a raison de critiquer le marché non régulé, ne prenant en compte que les intérêts du capital au lieu de placer l’humain au centre de l’activité économique. Selon ce groupe, le pape rejoint ainsi l’idée maîtresse de l’économie sociale de marché, sans toutefois la nommer explicitement.

Ses principes ont été élaborés dans l’entre-deux-guerres. Cette période de grave crise économique a montré que le marché ne peut pas à lui seul créer les conditions d’une répartition équitable. Certains économistes ont alors cherché une voie entre le laisser-faire libéral et l’économie dirigiste et planifiée. Cela consistait à introduire des règles du jeu tenant compte des besoins des plus pauvres et cherchant à assurer et promouvoir la paix sociale.

Selon Walter Eucken, un des fondateurs du concept d’économie sociale de marché, il faut créer des règles communes qui permettent à l’homme de vivre d’après des principes éthiques et qui assurent un équilibre entre liberté et solidarité. Il faut sans cesse rappeler les principes de l’économie sociale de marché, qui se base sur la conception chrétienne de l’homme, et les adapter à la réalité économique, au contexte culturel et aux traditions des différents pays. Pour cela, il faut promouvoir un État de droit digne de ce nom, mais aussi affirmer les principes de respect de la vocation sociale de la personne, de subsidiarité, de solidarité, sans oublier le développement durable.

Par ses exhortations radicales, qui nous poussent à voir le monde dans la perspective des pauvres, le pape a déclenché un débat fécond. Ses mises en garde contre une économie envahissant tous les domaines de la vie et contre la «divinisation de l’argent» n’entraîneront pas à court terme un changement des mentalités. Elles sont cependant une «épine dans la chair» qui nous conduit à opérer régulièrement une remise en cause éthique de nos comportements économiques.

(1) Traduction par Vincent de Féligonde.

Un nouvel intérêt pour la pensée sociale de l’Eglise


THOMAS REESE
Jésuite américain
Consultant du National Catholic Reporter à Washington

Depuis son élection, le pape François a bel et bien suscité un nouvel intérêt pour la pensée économique et sociale de l’Église sur la scène publique américaine. Les Américains sont bien plus conservateurs que les Européens sur les questions économiques, sur la régulation de l’État dans les services sociaux… Aussi, lorsque François a commencé à dénoncer l’ultralibéralisme, certains se sont affolés et ont cru voir en lui un «pape marxiste».

Mais ce qu’ils lui ont reproché, ils auraient tout aussi bien pu le faire déjà avec Benoît XVI, qui avait un discours très fort sur la régulation de l’économie. Sauf que le pape émérite parlait de manière plus académique, à travers des discours universitaires ou des encycliques (Caritas in Veritate), et les médias américains n’y prêtaient guère d’attention. Ils ne l’écoutaient que lorsqu’il abordait les questions morales, l’avortement ou le mariage gay. Or François, lui, parle très peu de ces sujets. En revanche, il se fait constamment l’avocat des pauvres et appelle à ne pas les laisser à leur sort, à réduire le fossé avec les riches… Et on est obligé de l’écouter. Ce qui déplaît grandement aux républicains américains, selon lesquels il soutient l’agenda du Parti démocrate. En parlant comme un prophète, le pape François échappe à la logique des républicains et à toute velléité de récupération.

Ce qui me frappe, c’est la fascination qu’il suscite, comme d’ailleurs partout dans le monde, auprès d’un large public américain : catholiques, bien sûr, comme le montre le dernier sondage du Pew Research Center publié la semaine dernière (85 % des catholiques ont une opinion très favorable ou la plupart du temps favorable du pape et 68 % estiment qu’il amène un changement positif dans l’Église), mais aussi non catholiques, ex-catholiques, juifs, évangéliques… Ces derniers en particulier, traditionnellement antipapistes, apprécient son langage biblique. François a compris que le message de l’Évangile concerne le cœur avant de concerner la tête : à travers lui, les gens voient l’Évangile en action, un chrétien aimant, concerné par les pauvres. Il parle un langage que les gens comprennent. Même le président Barack Obama, qui rencontrera le pape au Vatican le 27 mars, s’est dit impressionné par lui.

Dans le champ politique, cette extrême popularité n’a pas fait disparaître fondamentalement les tensions entre le gouvernement et les évêques américains sur les sujets polémiques du mariage homosexuel ou du mandat sur la contraception du programme de santé de l’administration Obama, qui suscite une vive opposition de l’épiscopat américain, mais le ton s’est un peu adouci des deux côtés. Faut-il parler pour autant d’effet François ? C’est à mon avis trop tôt pour le dire. François a fait beaucoup pour redonner une image positive de l’Église sur la scène publique américaine, mais celle-ci a été sévèrement entachée par les scandales de pédophilie et un grand nombre d’Américains estiment qu’il n’a pas encore fait suffisamment en la matière. Ils attendent des gestes forts : rencontrer des victimes comme l’avait fait Benoît XVI, demander pardon, sanctionner les évêques qui ont couvert des prêtres pédophiles comme, récemment, l’évêque du Kansas accusé d’avoir couvert un prêtre qui détenait des images pédophiles dans son ordinateur. Les Américains attendent plus.

Le pape François face à l’anesthésie des esprits


PAUL JORION
Anthropologue, mathématicien, économiste, professeur à la Vrije Universiteit Brussel (Bruxelles) (1)

Acteur – en Europe, puis aux États-Unis –, observateur ensuite du monde financier mondialisé, depuis le début des années 1990, ayant annoncé la crise majeure du capitalisme américain dès 2005, lisant aujourd’hui l’exhortation apostolique Evangelii gaudium, l’anthropologue et économiste que je suis se montre sensible à la force de la critique exprimée par le pape François. Les convergences qui émergent aujourd’hui entre femmes et hommes de bonne volonté de tous horizons confortent ma pensée sur le monde.

Le pape François dénonce le primat aujourd’hui du quantitatif sur le qualitatif. Les êtres humains sont réduits à n’être que des chiffres. L’existence, derrière ces chiffres, d’une personne humaine, une personne faite de sentiments, d’espérance et de souffrance, est niée. « Il n’est pas possible que le fait qu’une personne âgée, réduite à vivre dans la rue, meure de froid ne soit pas une nouvelle, tandis que la baisse de deux points en bourse en est une» (§ 53). Le primat du quantitatif sur le qualitatif débouche sur une réification de la personne : chaque individu est marqué dans la logique du marché, comme utile ou inutile. Jugé inutile, il est rejeté au titre de rebut. «Les exclus ne sont pas des “exploités”, mais des déchets, “des restes”» (§ 53).

Dans le monde d’aujourd’hui, où l’argent agit sur ses adulateurs comme une drogue, les esprits sont anesthésiés. Le sens qu’offrent à la vie le don, l’amour, la prévalence de la gratuité nous est devenu étranger. «Nous devenons incapables d’éprouver de la compassion devant le cri de douleur des autres, nous ne pleurons plus devant le drame des autres, leur prêter attention ne nous intéresse pas, comme si tout nous était une responsabilité étrangère qui n’est pas de notre ressort» (§ 54).

Une éducation passive, prônant implicitement la soumission au «Tina» (There is no alternative, «Il n’y a pas d’autre choix»), participe à l’anesthésie des esprits plutôt qu’elle ne constitue son remède, «une “éducation” qui les rassure et les transforme en êtres apprivoisés et inoffensifs» (§ 60).

L’empire du Veau d’or ne s’est pas réduit au fil des âges. Le Veau d’or subjugue au contraire aujourd’hui l’humanité tout entière. «L’adoration de l’antique veau d’or (cf. Ex 32, 1-35) a trouvé une nouvelle et impitoyable version dans le fétichisme de l’argent et dans la dictature de l’économie sans visage et sans un but véritablement humain» (§ 55).

Les 85 personnes les plus riches à la surface du globe disposent d’autant de ressources que les trois milliards et demi d’enfants, de femmes et d’hommes constituant la moitié de l’humanité la plus démunie. La victoire du Veau d’or est désormais totale ! L’État, dont le rôle devrait être de protéger les plus exposés, a aujourd’hui calqué sa logique sur celle de l’entreprise, entité abstraite insensible à la qualité, asservie à la quantité sous sa forme la plus abjecte de maximisation sans limite du profit. «Ce déséquilibre procède d’idéologies qui défendent l’autonomie absolue des marchés et la spéculation financière. Par conséquent, ils nient le droit de contrôle des États chargés de veiller à la préservation du bien commun» (§ 56).

La violence qui répond inévitablement à l’accès barré à la bonne vie pour la majorité d’entre nous devrait pouvoir trouver sa solution ailleurs que dans la guerre civile ou entre les nations. «La disparité sociale engendre tôt ou tard une violence que la course aux armements ne résout ni résoudra jamais» (§ 60).

Combinés, le versement obligé d’intérêts dans le prêt à la consommation et la spéculation gangrènent la finance et alimentent une machine à concentrer la richesse qui assèche le pouvoir d’achat de la grande masse, paralyse l’économie et broie, du coup, les populations dans leur majorité. «Tant que ne seront pas résolus radicalement les problèmes des pauvres, en renonçant à l’autonomie absolue des marchés et de la spéculation financière, et en attaquant les causes structurelles de la disparité sociale, les problèmes du monde ne seront pas résolus, ni en définitive aucun problème» (§ 202).

(1) Paul Jorion a également été fonctionnaire des Nations unies et a travaillé de 1998 à 2007 dans le milieu bancaire américain en tant que spécialiste de la formation des prix.

«L’Église est enfin universelle»


PHILIPPE MOREAU-DESFARGES
Chercheur à l’Institut français des relations internationales (Ifri)

«Dire que le pape François est un pape de révolution me semble exagéré : certes, il s’est engagé activement en faveur de la paix en Syrie, en Centrafrique ou en Ukraine, mais il se situe dans la longue tradition de l’Église catholique qui aura toujours un rôle difficile sur la scène internationale car elle se veut au-dessus des États. La révolution de l’Église en la matière a eu lieu avant lui, dès les années 1960, lorsque l’Église s’est ouverte au monde avec Jean XXIII, Paul VI, puis Jean-Paul II, omniprésent et suractif sur la scène internationale.

Le grand changement, à mes yeux, tient au fait que François est le premier pape non européen depuis mille deux cents ans. Benoît XVI aura peut-être été le dernier pape européen… C’est l’équilibre général de l’Église qui se transforme : le catholicisme est la première religion du monde, non plus grâce aux Européens, ni même aux Nord-Américains, mais grâce aux catholiques du Sud. Voilà le grand basculement géopolitique. Cela signifie aussi qu’elle va s’intéresser de plus en plus aux problèmes du Sud, de l’Amérique latine, de l’Afrique… D’une certaine manière, elle est enfin universelle.»

Deux grands thèmes du pape François


La culture du déchet : pour le pape argentin, les dérives de l’économie mondiale ont généré une «culture du déchet», dans laquelle «l’être humain est un bien de consommation qu’on peut utiliser et, ensuite, jeter». À ses yeux, le monde peut progresser «si on est capable de passer d’une culture du rejet – dans laquelle “on s’habitue à la souffrance de l’autre” – à une culture de la rencontre et de l’accueil.»

Les périphéries : pauvres, prisonniers, malades, mais aussi souffrances cachées, situations familiales échappant aujourd’hui à toute définition classique… Qu’elles soient géographiques, sociales, économiques, culturelles ou existentielles, le pape ne cesse d’appeler à remettre les «périphéries» au centre des préoccupations des chrétiens et de la mission de l’Église. «Nous déplacer d’abord vers nos frères et sœurs les plus éloignés, ceux qui sont oubliés, qui ont le plus besoin de compréhension, de consolation, d’aide.»

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