Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Archiprêtré de Phalsbourg  Communauté St Jean Baptiste des Portes d'Alsace

En France, les régions périphériques, souvent de tradition catholique, s’en sortent mieux que son cœur libéral et égalitaire.

28 Mars 2013 , Rédigé par cathophalsbourg.over-blog.com Publié dans #Réflexions

Journal La croix du 28-03-13
Emmanuel Todd : « La France est un pays divisé contre lui-même »

 

Entretien avec Emmanuel Todd, historien et anthropologue, qui publie avec Hervé Le Bras  Le Mystère français (1). Dans cet ouvrage, ils dressent le portait d’une France dont les régions périphériques, souvent de tradition catholique, s’en sortent mieux que son cœur libéral et égalitaire.

Emmanuel Todd et Hervé Le Bras, auteurs de l’ouvrage « Le Mystère Français. » (Hermance Triay).

Dans  Le Mystère français,  vous expliquez que les mutations de ces trente dernières années continuent de reposer sur des fondements anthropologiques et religieux anciens qui opposent deux France. Comment cela s’exprime-t-il concrètement ? 

 

 Emmanuel Todd : C’est la cartographie qui, à notre grande surprise, a fait apparaître cela. Si l’on prend tous les paramètres qui caractérisent les mutations sociales de ces dernières années et notamment l’élévation du niveau éducatif, qui est pour nous l’incarnation de la modernité et le moteur du développement humain, on voit apparaître deux facteurs favorisants : un certain type de structures familiales complexes qui existaient au Moyen Âge et la tradition catholique. Dans ces régions qui correspondent à toute une constellation de provinces périphériques – le Grand Ouest, les Pyrénées-Atlantiques, la bordure sud-est du Massif central, la région Rhône-Alpes et l’Alsace-Lorraine –, tous les paramètres de la modernité ont explosé. Et l’on voit se dessiner deux France : celle, périphérique, souvent de tradition catholique, qui représente un tiers de la Nation, et celle, centrale, qui va d’un vaste bassin parisien allant de Laon à Bordeaux jusqu’à la façade méditerranéenne, déchristianisée dès la Révolution.

 

 Cette opposition entre   deux France entraîne selon vous   de nouvelles inégalités culturelles comme économiques… 

 

 E.T. : Si l’on accepte l’idée raisonnable qu’une économie, c’est une population au travail, avec ses compétences intellectuelles et ses habitudes sociales, il est évident que dans un contexte très dur de compétition internationale, d’écrasement des salaires et de lutte pour la survie, les régions qui ont été le plus performantes sur le plan éducatif vont aller mieux, ou en tout cas moins mal que les autres. Tous les paramètres économiques, qu’il s’agisse du taux de chômage ou des inégalités, viennent confirmer ce constat.

 

 Comment expliquez-vous   que les régions de tradition catholique s’en sortent mieux ? 

 

 E.T. : Il y a deux types d’explication. D’abord une tradition de coopération, qu’elle soit intrafamiliale ou interpersonnelle sur le plan territorial. Celle-ci renvoie à des types de sociétés où l’individu est plus fortement intégré et soutenu. Évidemment, dans une période de compétition, ces sociétés à forte intégration ont un avantage. On retrouve d’ailleurs ces mêmes caractéristiques dans des pays comme l’Allemagne ou le Japon. À l’inverse, les sociétés du cœur déchristianisé du pays ont un tempérament individualiste au départ. À l’heure de la crise, elles sont particulièrement secouées car elles ne possèdent pas les anticorps nécessaires pour résister.

 

Mais il ne faut pas le cacher : le dynamisme de ces régions sur le plan de l’éducation et des mœurs vient aussi pour partie de la fin même du catholicisme, par « effet de libération ». À partir de la Contre-Réforme, le catholicisme s’était défini dans l’anti-modernité, avec une méfiance très nette à l’égard de la culture. Ce qui s’est passé dans ces régions dans la période la plus récente correspond sans doute à ce qui s’est passé à la fin du XVIIIe  siècle dans les régions qui avaient lâché le catholicisme en premier, notamment le bassin parisien.

 

 C’est ce que vous appelez   le « catholicisme zombie » ? 

 

 E.T. : C’est une façon amusante de parler d’une croyance disparue mais dont les habitudes sociales restent vivantes. Dire que les régions qui sont restées catholiques plus longtemps vont mieux, ce n’est pas faire l’apologie de quoi que ce soit, mais une simple analyse sociologique d’un phénomène qui sera vraisemblablement temporaire. C’est bien la disparition du catholicisme qui explique cette surdynamisation, mais c’est une disparition qui laisse une trace.

 

 Le déséquilibre entre ces deux France est-il inquiétant ? 

 

 E.T. : Une nation où un tiers du territoire arrive à s’en sortir au détriment des deux autres tiers n’est pas une bonne chose. La France n’est pas seulement un pays varié sur le plan anthropologique, c’est un pays divisé contre lui-même. Son cœur, c’est la croyance en la liberté et l’égalité et sa périphérie, c’est plutôt la croyance en l’autorité et la hiérarchie. Cette opposition a produit des affrontements tout au long de l’Histoire mais jusque-là, c’était le cœur qui était toujours dominant. Aujourd’hui, nous sommes dans un modèle où c’est la périphérie qui est aux commandes. Il y a là pour moi quelque chose d’un peu illogique et de détraqué dont la manifestation la plus évidente est sans doute le chassé-croisé entre la droite et la gauche au sein de ces deux France.

 

 Comment cela s’est-il traduit politiquement ? 

 

 E.T. : Auparavant, la gauche était puissante dans son cœur libéral et égalitaire qui fit la Révolution française, et la droite l’était dans ses bastions catholiques. Or, la dernière élection présidentielle de 2012 qui a vu la victoire de François Hollande montre au contraire que les bastions du PS se trouvent désormais dans les régions fidèles à l’idéal de hiérarchie qui avaient refusé la Révolution française, alors que toutes les droites – du sarkozysme au lepénisme – réalisent leurs meilleurs scores dans les régions qui croient en l’égalité. Il y a donc bien là quelque chose d’illogique. C’est un peu comme un piano désaccordé.

 

(1) Coédition Seuil -La République des idées, 336 p., 17,90 €.

RECUEILLI PAR CÉLINE ROUDEN

Partager cet article

Repost 0