Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Archiprêtré de Phalsbourg  Communauté St Jean Baptiste des Portes d'Alsace

En prétendant défendre la laïcité, les hommes politiques la subvertissent

2 Avril 2013 , Rédigé par cathophalsbourg.over-blog.com Publié dans #actualités

Article La Croix du 2 avril 2013

 

Avec cet article

Alors que les propositions de loi se multiplient – à gauche comme à droite – pour étendre à la sphère privée les principes régissant actuellement celle de l’État, l’historien et sociologue des religions Philippe Portier, directeur d’études à l’École pratique des hautes études (Paris-Sorbonne), replace le débat dans une perspective longue.

Il montre combien cette idée d’étendre la laïcité à la sphère privée va à l’encontre de sa traditionnelle conception républicaine


 Pourquoi ces nouvelles crispations autour de la laïcité et notamment sous l’angle de la « petite enfance » ? 


 Philippe Portier : Il s’agit d’un mouvement de fond. Le secteur de la « petite enfance » fixe une inquiétude mais, depuis une dizaine d’années, plusieurs signaux montrent une volonté d’étendre la laïcité à ce que la République considérait traditionnellement comme la sphère privée, reflétant selon moi une mécompréhension de ce qu’était la laïcité traditionnelle. 

Le débat ne date pas d’hier : dès 1904, 1905 la question s’est posée de l’appliquer au-delà de la sphère publique, d’interdire par exemple la soutane sur la voie publique. Face à ses collègues républicains intégristes de la laïcité – Combes, entre autres – Clémenceau a dit non. À ses yeux, il ne fallait pas combattre l’Église avec ses armes à elle, autrement dit ne pas faire de la société une structure marquée elle aussi par l’autorité, la hiérarchie, une vision très autoritaire du social…


 Pourquoi ce choix de n’appliquer la laïcité qu’à l’État ? 


Les auteurs de la loi de 1905 étaient des libéraux ! La neutralité de l’État décidée alors s’explique par le rôle qui lui est conféré de garantir l’intérêt général : permettre à des fonctionnaires d’arborer des signes religieux ou autoriser des crucifix dans les salles de classes serait contraire à l’égalité de traitement des citoyens. 

Mais dès lors que des intérêts privés sont en jeu, il convient de respecter le libre choix de l’individu. Aujourd’hui, c’est ce partage si important, si fondateur, qui est en train de vaciller. Sous prétexte de défendre la laïcité, nombre d’hommes politiques actuels la subvertissent.


 Le changement de la société justifie-t-il ce changement de perspective ? 


Vous me demandez de porter un jugement de valeur. Ce que l’historien constate c’est, depuis la pluralisation de la société française, une fixation croissante sur sa composante musulmane. 

Après une phase d’apparition de l’islam dans les années 1980, succèdent une phase de visibilité au cours de la décennie suivante et enfin, avec le début des attentats en France ou à l’étranger, une radicalisation qui touche une minorité de la communauté mais que l’opinion publique attribue à son ensemble. 


Désormais, dans une société française – mais aussi européenne – qui doute d’elle-même, confrontée à la crise économique, la communauté musulmane fixe en quelque sorte l’angoisse sociale, comme en témoignent les sondages interrogeant le rapport des Français à l’islam.

René Girard a bien montré comment les sociétés en crise retrouvent une cohérence contre un autre, en utilisant la violence – symbolique, n’exagérons pas – contre un autre. Pourquoi cet autre-là ? C’est une question qu’il faudrait creuser là encore en s’aidant de ses thèses. Car il faut bien reconnaître que ces femmes voilées n’ont, pour l’heure, pas créé de troubles insensés, ni exercé une action prosélyte extraordinaire…


 Vous évoquez clairement l’islam, mais les politiques, eux, évoquent « les » religions en général… 


En effet, contrairement au Front national, le PS et l’UMP prennent bien soin de ne pas citer l’islam, même si ce point de vue affleure souvent. On le voit avec Nicolas Sarkozy demandant aux nouveaux arrivants de se plier à la culture du pays d’accueil, ou plus récemment avec Manuel Valls à Strasbourg déclarant aux musulmans qu’ils sont bienvenus à condition qu’ils respectent l’ordre public. 


Le discours laïque tente de prendre en charge la question musulmane. En dépit de la volonté de la gauche de se démarquer de l’approche sarkozyste de « l’identité nationale », droite et gauche se retrouvent sur ce sujet : leurs divergences disparaissent derrière les tendances sociales lourdes.


Cette évolution a été préparée par plusieurs textes officiels depuis les années 2000 : rapports Baroin, Debré, Rossinot qui tous, appellent à une reconnaissance du fait religieux et en même temps à sa surveillance. 


Au fond, dans le discours politique actuel, il y a à la fois cette idée que « les identités sont là, il faut les respecter », mais également qu’« on ne peut pas faire autrement ». L’idée d’un « enrichissement réciproque » a beaucoup perdu de terrain au profit de « l’essentiel commun » autour duquel les identités doivent se situer. C’est cet essentiel commun qui veut être protégé par ces propositions d’extension de la laïcité.


 La droite s’est faite, ces dernières années, le chantre des racines chrétiennes. Comment expliquer ce discours laïciste visant toutes les religions ? 


La droite, en effet, stigmatise moins la religion en tant que telle que les musulmans. La fin du quinquennat de Nicolas Sarkozy en témoigne. On peut, selon elle, laisser faire le catholicisme, en tant qu’il est consubstantiel à l’être national, et se méfier de l’islam. Dans son discours, elle essaie donc de distinguer, mais en réalité, le droit ne distinguant pas les cultes, elle a bien du mal à le faire…


Les mesures qu’elle préconise auront un impact sur le religieux dans son ensemble probablement, même si certaines (comme celles concernant les interdits alimentaires) toucheront beaucoup moins le catholicisme en tant que tel que l’islam.


La gauche, elle, vise la religion dans son ensemble : l’islam n’en est à ses yeux que l’expression superlative. L’être national s’étant dissocié de l’être religieux, toute religion pose problème. Au fond, droite et gauche se retrouvent très profondément autour de cette question sur ce qu’est l’être national…


 Comment pourrait se traduire cette inquiétude ? 


Si une loi était votée, nous pourrions passer d’une pratique libérale, celle d’un contrôle de l’État a posteriori – on est puni si l’on a commis un méfait – à une perspective inverse d’un contrôle a priori : quiconque portant un signe religieux ostensible serait supposé apporter du désordre dans une société qui a besoin de cohérence. 


Car, au fond, ce qui sous-tend cette évolution du discours politique sur la laïcité, c’est, dans le contexte d’une montée du populisme dans toute l’Europe, le désir d’aider une population déboussolée à retrouver de la cohésion. Ce mouvement est très lié à une situation socio-économique particulière. Il peut être réversible dès lors que la croissance revient.


Recueilli par ANNE-BENEDICTE HOFFNER

Partager cet article

Repost 0