Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Archiprêtré de Phalsbourg  Communauté St Jean Baptiste des Portes d'Alsace

Voter en conscience: mais comment?

20 Avril 2012 , Rédigé par Famille chrétienne Publié dans #Réflexions

Extrait de Famille Chrétienne n° 1788 du 21 au 27 avril 2012 - www.famillechretienne.fr

 

L'Église, à la veille d'une élection, ne donne pas de consignes de vote. Elle tient compte des sensibilités politiques, mais invite à voter en conscience. Un théologien et un philosophe revisitent ces «points non négociables» qui ne constituent pas une politique mais la conditionnent.

 

Que faut-il attendre de la politique ?

Père Matthieu Rougé - Le car­dinal Ratzinger affirmait que «la politique n'est pas l'instrument de l'avènement du royaume de Dieu » mais l'humble et beau « service du royaume des hommes ». Voilà pourquoi, me semble-t-il, les chrétiens doivent être assez interrogatifs sur des slogans à l'ambition démesurée : « Changer le monde», «Changer la vie»... On ne change ni le monde ni la vie seulement ou d'abord par la poli­tique. On le change par la conversion, l'amour, l'amitié, la culture, toutes les formes de service...

La politique est l'humble service de la société, pour que la violence en soit autant que possible écartée, pour que le plus de justice et de paix puissent y régner. Ce qui n'est déjà pas rien ! Bien des frustrations vis-à-vis des responsables politiques sont le fruit d'une attente excessive.

 

La déclaration des évêques de France (Un vote pour quelle société) propose treize points de discernement. Ne met-elle pas sur le même plan des éléments d'inégale importance ?

M. R. - Ces treize points ont un ordre. Les trois premiers - le respect de la vie, la famille fondée sur le mariage entre un homme et une femme, la liberté éducative - sont les trois « points non négociables » souvent mentionnés par Benoît XVI. D'aucuns auraient souhaité une mise en relief plus nette, mais cette hiérarchie est présente.

Par ailleurs, il ne s'agit pas d'éléments exclusifs. Quand Benoît XVI énumère les points non négo­ciables, il ajoute aussitôt: «... et la promotion du bien commun sous toutes ses formes» [Sacramentum caritatis, 83). On ne relativise pas les points non négociables quand on les place dans un contexte anthropologique large et cohérent. Au contraire, on met en valeur leur pertinence fondatrice.

 

Thibaud Collin - La maturité politique permet de distinguer les principes constitutifs de la société (respect de la vie humaine, de la famille, des libertés fondamentales, etc.) et les éléments plus contingents (les taux d'imposition). La véritable conscience politique implique que, dans la vie sociale, tout n'est pas politique, et que l'ordre humain est le sol nourricier d'où se déploient toutes les dimensions de la vie collective.

 

Revenons aux trois points non négociables : vie, famille, liberté éducative. Quelle place doit-on leur accorder au moment de voter ?

Th. C. - La Note doctrinale de 2002 sur l'engage­ment des chrétiens en politique rédigée par le car­dinal Ratzinger exhorte tous les chrétiens à s'engager résolument dans la recherche du bien commun. Par ailleurs, elle rappelle que la vie politique a des limites.

À ce sujet, le futur Benoît XVI faisait une auda­cieuse analogie entre les totalitarismes et la ten­dance relativiste de la démocratie actuelle ; elle aussi succombe parfois à la tentation de remettre en cause les limites de l'ordre humain.

Il s'agit donc de voter pour des candidats qui s'engagent à ne pas transgresser ces limites pré­politiques. Votons justement pour refuser que soient soumises au vote des questions qui ne relèvent pas de la délibération ! Sinon, le débat est une imposture qui cache en réalité une violence.

M. R. - Dans cette Note, une place importante est donnée à la raison éthique. Beaucoup de nos contemporains sont prisonniers d'une version frelatée de la distinction de Max Weber entre - éthique de conviction» et «éthique de responsabilité». Il y aurait d'un côté les convictions, strictement intimes, et de l'autre les décisions techniques, abandonnées au seul pragmatisme, éventuellement le plus cynique.

En réalité, l'enjeu de la responsabilité authentique est de parvenir, par le travail de la raison éthique, à traduire des convictions fondées en décisions politiques. Perdre cela de vue, c'est se condamner à la schizophrénie personnelle et sociale.

 

Cela est- il vraiment possible dans le climat politique actuel?

M. R. - Deux sujets éthiques ont pris, dans le débat électoral de cette année, un relief particulier : la fin de vie et le mariage.

L'honneur de notre pays est d'avoir élaboré une législation qui, tout en ne contraignant pas à l'acharnement thérapeutique, ne dépénalise pas l'euthanasie (même si, du point de vue de la conscience chrétienne, elle reste améliorable sur les questions de l'alimentation et de l'hydratation). Pourquoi vouloir remettre en cause cet équilibre, qui a d'ailleurs fait école dans plusieurs autres pays, notamment la très permissive Espagne ?

Quant au débat sur le mariage, il est souvent mal posé. La question n'est pas que l'État « reconnaisse » les sentiments amoureux subjectifs, mais qu'il soutienne objectivement la filiation. Le mariage {matrimonium) a en effet comme conséquence, pour protéger les mères, de donner des droits et des devoirs à leurs maris, présumés pères de leurs enfants. Il y a là un acquis social déterminant pour la paix de notre société.

 

Certains candidats proposent l'adoption pour les couples de même sexe...

Th. C. - Là est l'enjeu essentiel. L'ouverture du mariage civil aux personnes de même sexe implique l'ouverture de la filiation. Tout ce qui promeut une « conjugalité » proprement homosexuelle est à refuser; mais de toute façon, celle-ci serait déclarée anticonstitutionnelle.

 

Mais ces situations existent déjà, vous répondront certains candidats, alors, à quoi bon l'interdire ?

M. R. - Qu'une personne célibataire adopte un enfant, et vive par ailleurs avec une personne de même sexe, est une chose. Mais inscrire dans la loi qu'un enfant aurait deux pères ou deux mères va beaucoup plus loin : ce serait un mensonge anthropologique d'une très grande violence. Et la violence suscite la violence.

Th. C. - Si cela advenait, cela aboutirait soit à la «monoparenté» (deux pères, deux mères), soit à la «multiparentalité» (les parents «biologiques», les parents « sociaux»). Dans les deux cas, les en­fants sont privés d'un bien humain fondamental : l'unité de leur source de vie. L'État peut-il sans injustice faire supporter aux enfants les pratiques sexuelles de ceux qu’il leur désigne comme étant leurs parents ?

 

Dans sa Note de 2002, le cardinal Katzinger souligne que « la conscience chrétienne bien formée ne permet à personne d'encourager par son vote la mise en œuvre d'un programme politique ou d'une loi dans lesquels le contenu fondamental de la foi et de la morale serait évincé par la présentation de propositions différentes de ce contenu ou opposées à lui ». On ne voit plus très bien pour qui voter...

Th. C. - Le pape Paul VI rappelait dans Humanae vitae qu'on ne peut jamais faire un mal, même moindre, en vue d'un bien. Le mal, dans certaines circonstances contraignantes, on ne peut que le tolérer. Je ne dois donc jamais voter pour un programme en tant qu'il contient des éléments contraires au bien humain. Mais tous les citoyens étant appelés à participer à la détermination des lois, si je décide de m'abstenir, puis-je décliner toute responsabilité envers la politique qui sera mise en œuvre ? Je favorise alors, que je le veuille ou non, l'élection du candidat le plus mauvais engendrant des lois injustes.

Le vote est certes un acte profondément inconfortable, mais évitons un certain romantisme qui avec les meilleures intentions entraînerait une politique du pire.

M. R. - Je trouve lumineuse l'introduction du livre du cardinal Vingt-Trois, Quelle société voulons-nous ? -.«Nous devons soigneusement distinguer ce qui relève de l'impossibilité de conscience et ce qui relève d'un choix encore acceptable, même s'il ne correspond pas totalement à nos convictions, parce que, alors, un bien, même modeste, reste réalisable ou peut être sauvegardé, en tout cas davantage que d'autres hypothèses. Il ne s'agit pas de se résigner au moindre mal, mais de promouvoir humblement le meilleur possible, sans illusion ni défaitisme, et simplement avec réalisme». Cette formule, extrêmement précise et précieuse, engage les chrétiens à ne pas en rester à une vision approximative des programmes en présence, les mettant tous sur le même plan en imaginant préserver sa conscience...

 

Comment faire émerger une génération chrétienne en politique?

M. R. - Il me semble que les chrétiens ont aujourd'hui une conscience renouvelée de leur responsabilité politique. La vidéo et le site quellesociete2012.fr en constituent un signe. Les chrétiens ont des valeurs à défendre, mais aussi des propositions à faire. Le concentré d'expertise en matière d'accompagnement des jeunes en difficulté et de formation professionnelle des Apprentis d'Auteuil, par exemple, est un trésor à partager dans un domaine à la fois crucial et très complexe pour toute notre société. Dans beaucoup plus de domaines qu'on ne le pense, un véritable boulevard s'ouvre devant les chrétiens !

Th. C. - Beaucoup de chrétiens ont intériorisé le partage entre sphère privée et sphère publique. Ils imaginent que leur vie personnelle ne peut pas avoir de retentissement sur leur engagement civique. Or nous sommes tous embarqués dans le même bateau ; nous sommes tous responsables : notre existence, les choix que nous posons, sont déjà politiques. Par exemple, quand j'achète tel produit plutôt que tel autre, je participe à la vie de la société, et je cautionne, ou non, certaines pra­tiques économiques et sociales. Tout ceci relève déjà de la conscience politique.

Dès lors, la grave question est : comment tra­duire dans le vote cette participation effective à la communauté nationale ?

M. R. - Les chrétiens doivent aussi sortir d'une sorte de défaitisme dû au fait que nous ne serions qu'un tout petit troupeau! Les catholiques sont nombreux en France, et les racines catholiques de notre pays sans doute plus vivaces que nous n'en avons conscience.

Par ailleurs, il nous faut nous garder d'une surinterprétation de la loi de 1905 : celle-ci établit une séparation institutionnelle entre l'Église et l'État, mais en aucun cas une séparation générale entre l'Église et la société.

 

Faut-il prier pour la France ?

M. R. - Prier pour notre pays à une étape décisive de son Histoire, prier pour avoir les lumières nécessaires à un juste discernement, cela va de soi. Je demande souvent aux personnes que je rencontre : priez-vous pour vos responsables politiques, comme y invite saint Paul ? Si vous ne le faites pas, ne vous étonnez pas de leurs insuffisances !

Th. C. - La prière n'est pas un supplément d'âme. C'est le cœur même de notre engagement politique. •

 

 

 

CONTREPOINT

«Un chrétien peut s'abstenir »

Denis Sureau est président des Éditions de L'Homme Nouveau, et auteur de Pour une nouvelle théologie politique (Parole et silence).

 

Aucun candidat ne semble trouver grâce à vos yeux. N'y a-t-il pas une gradation entre eux ?

Il est certain que François Hollande accumule les transgressions; Nicolas Sarkozy les limite, mais dans son cas, c'est à son bilan qu'il faut se référer. En ce qui concerne la défense de la vie, la loi de bioéthique de 2011 a aggravé les recherches sur l'embryon. En ce qui concerne la famille, Nicolas Sarkozy a déclaré au magazine Têtu que le pacs, y compris entre homosexuels, devait donner lieu à une cérémonie en mairie. En ce qui concerne l'école, rien n'a été fait contre les méthodes pédagogiques funestes que l'on connaît. Surtout, il y a la remise en cause du repos dominical. C'est plus grave que le mariage homosexuel, qui ne touche qu'un nombre limité de personnes, alors que le travail le dimanche ébranle toute la société.  

 

Sur l'euthanasie, le gouvernement a tenu bon.

En effet. Mais la question est de savoir s'il est moral de voter pour un candidat qui bafoue les «principes non négociables». En soi, c'est un mal. Selon la règle du moindre mal, cette «coopération matérielle» peut être qualifiée «éloignée» et «permise en vertu de raisons proportionnées » : voter pour un candidat représentant le meilleur possible afin d'éviter que soit élu un candidat plus mauvais. Toute la difficulté consiste à vérifier que ces «raisons proportionnées» sont suffisamment consistantes. La réponse ne me semble pas si évidente.  

 

Un chrétien peut-il s'abstenir de voter? Le philosophe catholique Alasdair Maclntyre a justifié en 2004 l'abstention lors de la présidentielle américaine en expliquant que lorsqu'on vous met en face de deux candidats politiquement intolérables, il est important de ne choisir aucun d'entre eux. Sinon voter revient «non seulement à voter pour un candidat en particulier, mais c'est également voter pour un système qui ne nous présente que des alternatives inacceptables. Le moyen de voter contre le système est de ne pas voter».

Partager cet article

Repost 0