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Pourquoi l'ABCD de l'égalité inquiète les parents

6 Février 2014 , Rédigé par cathophalsbourg.over-blog.com Publié dans #actualités

Pourquoi l'ABCD de l'égalité inquiète les parents

Journal LA CROIX du 5 février 2014

Depuis plusieurs semaines, l’ABCD de l’égalité cristallise de nombreuses inquiétudes.

Cette expérimentation destinée à lutter contre les stéréotypes filles-garçons à l’école serait, redoutent certains, un moyen de promouvoir l’idéologie du « genre ».

« La Croix » décrypte les détails du programme en question.

C’était l’une des revendications portées, dimanche 2 février dernier, par les participants à la Manif pour tous : le retrait de l’ABCD de l’égalité, une expérimentation menée dans dix académies par l’Education nationale et le ministère des droits des femmes. Selon un sondage paru la veille dans Le Parisien, 40 % des Français sont désormais opposés à la poursuite de ce programme visant à combattre dès le plus jeune âge les stéréotypes sexués mais qui, selon ses détracteurs, ferait en réalité la promotion de la théorie du genre.

Cette critique est-elle fondée ? Pour le savoir, nous avons parcouru longuement le site Internet officiel consacré à l’ABCD. Destiné aux enseignants, et plus largement aux personnels de l’éducation nationale, il fixe pour objectif de « transmettre des valeurs d’égalité et de respect entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes ». Il s’agit là, lit-on dans un bref texte de présentation, d’« une des missions essentielles de l’école, au fondement de la réussite de tous les élèves ».

Des documents pour se former

Le site propose, entre autres choses, sept conférences données par des universitaires ou par des cadres de l’Éducation nationale. Elles sont présentées sous la forme de vidéos tournées à l’occasion de formations. L’une d’elles suggère de tester nos connaissances sur l’égalité. « Depuis quelle année les programmes de l’enseignement primaire et secondaire, ainsi que le baccalauréat, sont-ils identiques pour les filles et les garçons ? 1861 ? 1882 ? 1924 ? », interroge une conseillère pédagogique, avant de donner la bonne réponse, la troisième. « Quelle loi autorise les femmes à exercer une profession sans l’autorisation de leur mari ? La loi du 13 juillet 1965 », poursuit-elle.

Vient une partie lexicale où sont précisées les notions d’égalité, d’équité, de mixité, de parité et de… genre. « Le genre est un concept sociologique qui propose de s’appuyer sur la prise en compte et l’analyse des rapports socialement et culturellement construits entre femmes et hommes. L’approche de genre considère que parallèlement au sexe biologique, anatomique, qui est inné, il existe un sexe socialement construit, fondé sur des rôles sociaux différenciés, des stéréotypes », indique la conférencière.

À plusieurs reprises, dans la partie « outils de formation », revient cette notion de « genre », ainsi que la délicate répartition entre inné et acquis. À cette question qui, reconnaît-elle, « fait toujours débat », une déléguée régionale aux droits des femmes et à l’égalité répond en se référant aux travaux de Françoise Héritier, anthropologue au Collège de France : « Lorsqu’un enfant naît, il a un sexe biologique, mâle ou femelle, mais ce sexe ne dicte pas ses comportements masculins ou féminins. C’est la société tout entière, l’éducation, l’environnement en fait qui vont créer ces comportements. Par exemple, on va attendre des garçons, du masculin, que ce soient des êtres forts, robustes, courageux. Et vice versa, pour les filles, on va attendre d’elles qu’elles soient douces, gentilles, coquettes. »

dans quel cas utiliser le mot « genre » ?

On pourrait croire gommé tout apport de la biologie. Très vite, cependant, cette même déléguée avance une vision plus équilibrée : « Il ne faut pas nier, bien sûr, les différences biologiques, mais il ne faut pas que ces différences soient un destin », plaide-t-elle.

Présentant les études de genre (et non une théorie unique) qui se sont développées aux États-Unis, une universitaire bordelaise convoque les neurobiologistes qui, dans leur immense majorité, observent une plus grande diversité entre les individus d’un même sexe qu’entre les sexes, s’agissant des fonctions cognitives (intelligence, mémoire, attention).

Est-il anodin, comme le laisse entendre le ministère de l’éducation, d’employer le mot « genre », terminologie qui a cours depuis des années à l’Unesco ou à l’ONU ? Les références à cette notion apportent-elles un simple éclairage sur le contexte scientifique dans lequel intervient l’ABCD ? Doit-on, au contraire, les interpréter comme une justification ou même une base idéologique à ce programme expérimental ?

L’intérêt des « outils de formation » et autres « ressources documentaires » est en tout cas d’amener les enseignants à s’interroger sur leurs pratiques, susceptibles d’introduire, sans le vouloir, des inégalités entre élèves des deux sexes.

les enseignants plus attentifs aux garçons

« Toutes les observations fines de classe, menées avec des enregistrements vidéo, montrent que les enseignant-e-s, dans les classes mixtes, sans en avoir conscience, interagissent nettement plus avec les garçons qu’avec les filles (dans une proportion de deux tiers/un tiers) », peut-on lire sous la plume de Nicole Mosconi, spécialiste des sciences de l’éducation.

« Si les enseignant-e-s essaient de rétablir des interactions plus équilibrées, les garçons se plaignent d’être négligés et les enseignant-e-saussi ont l’impression qu’ils-elles les négligent(…) Les corrections en aveugle montrent que les mêmes copies, quand elles sont attribuées à des garçons, sont évaluées plus positivement, quand elles sont bonnes, et plus sévèrement, quand elles sont mauvaises. »

Les enseignants auraient, selon elle, une attitude plus favorable envers les garçons qu’envers les filles. Ils leur prêteraient « des capacités qui dépassent leurs performances effectives », tandis que « les filles, elles, “font tout ce qu’elles peuvent”. » Et si leurs résultats sont meilleurs que ceux des garçons, elles le doivent – c’est en tout cas que penseraient les enseignants, selon Nicole Mosconi – « à leur travail, voire à leur conformisme »

Caricatural ? Selon le ministère, 86 % des enseignants qui ont pris part aux formations proposées dans le cadre de l’ABCD ont admis avoir « pris conscience de leur participation inconsciente au processus de reconduction des stéréotypes éducationnels ».

Des outils pédagogiques

L’ABCD propose une dizaine de séquences pédagogiques destinées aux enseignants de maternelle et d’élémentaire. Chacune d’elles s’adresse à un ou plusieurs cycles, avec, dans ce cas, des adaptations selon les âges.

L’objectif est de déconstruire les stéréotypes à l’occasion d’enseignements déjà prévus (maîtrise de la langue, arts visuels, éducation physique et sportive, etc.). Il est, par exemple, proposé de s’appuyer sur la gymnastique rythmique et sportive, discipline souvent considérée comme exclusivement féminine. En faisant un rapprochement avec les arts du cirque (le but est notamment de réaliser des « exploits » avec son corps sans laisser retomber la balle), il s’agira de « permettre aux filles d’être aussi adroites que les garçons avec un ballon » et « aux garçons d’entrer dans une activité esthétique à partir d’un objet connu ».

En français, dans le cadre de l’étude des contes, on est incité à discuter de la répartition des rôles masculins et féminins. On pourra, pour ce faire, lire des auteurs qui ont revisité avec humour le thème du prince charmant : dans un ouvrage, la princesse choisit son époux ; dans un autre, elle refuse obstinément de se marier.

Autre exemple : une séquence permet, tout en explorant l’histoire de l’art et de la mode, d’observer que rubans, dentelles et broderies n’ont pas toujours été l’apanage des dames. À aucun moment, dans ces outils pédagogiques, il n’est explicitement question du genre.

Une « généralisation » aux contours incertains

À ce jour, 600 classes réparties dans 275 écoles sont concernées par ce programme. Leurs enseignants (et leurs inspecteurs) ont pris part à une formation sur le thème de l’égalité garçons-filles. Ensuite, libre à eux de puiser ou pas dans les ressources pédagogiques proposées, de les adapter, de s’en inspirer.

Le ministère indique qu’après une phase d’évaluation, au printemps, l’ABCD de l’égalité fera l’objet d’une « généralisation » à la rentrée prochaine. Mais ses modalités restent à trouver. On ne peut, de fait, imposer aux enseignants de suivre une formation continue quelle qu’elle soit. Et même s’ils étaient tous volontaires, on n’en aurait, matériellement et financièrement, pas les moyens… Qui plus est, chaque professeur jouit d’une liberté pédagogique et peut décliner à sa guise le programme.

Précisément, la question de l’égalité filles-garçons figure dans la saisine du nouveau Conseil supérieur des programmes, chargé de repenser ceux du primaire. Cette instance s’inspirera-t-elle, pour cela, de l’ABCD ? Ce qui est certain, c’est que « respecter les autres, et notamment appliquer les principes de l’égalité des filles et des garçons », fait partie des objectifs inscrits dans les programmes actuels, qui s’appliquent au public comme au privé sous contrat.

DENIS PEIRON

Avec cet article

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